Touriscopie

Les désarrois du touriste moderne

Il n’est pas toujours facile de terminer l’année sur une note pessimiste. Pourtant, les faits sont là. les derniers mois de l’année n’ont pas brillé par leur sérénité. Que ce soit sur le plan géopolitique, économique, climatique. Ce monde, nous ne cesserons de le répéter, ne tourne pas rond.
Alors que les gourous de la « collapsologie » s’en donnent à cœur joie, une grande partie de la population se désole. Ce monde ne tourne décidément pas rond. Il tourne si mal qu’une nouvelle rumeur enfle : les voyages deviennent de plus en plus dangereux, privant les plus fragiles du dernier échappatoire auquel confier leur existence. Ainsi, France Info dans un article du 20 Novembre, publie la carte produite par International SOS qui dresse la liste des destinations les plus et les moins fréquentables. C’est la Travel Risk Map. Une nouvelle venue facile à consulter mais qui n’apporte pas grand chose par rapport au site du Quai d’Orsay. S’appuyant sur plusieurs catégories de critères, ses experts déconseillent par exemple le Niger sur le plan médical ou une grande partie de l’Afrique sur la qualité des routes…

En revanche, ils préconisent des séjours en Scandinavie, Suisse, Slovénie. Ce qui n’a rien de surprenant. On ne court pas les mêmes risques, c’est vrai, en Islande qu’en Colombie. Aussi louable que soit la stratégie d’International SOS, les vrais dangers ne sont pas signalés. Or, ils sont nombreux hélas, variés et pour certains nouveaux. Sur le plan environnemental seul, les menaces augmentent. Les incendies en Californie et en Australie n’auront pas été que feux de paille. Ces régions sont bel et bien sous la menace de récidives et sont pour le moment jugées asphyxiées par les rejets de CO2. En Sibérie, peu touristique, le paysage est tout aussi désolant : 1.3 million d’hectares de forêt étaient encore en feu en septembre ! En matière d’inondations, c’est bien sûr et malheureusement l’Italie qui a été le plus pénalisée et surtout Venise. Les images de ce joyau du patrimoine culturel mondial sous les flots, ont fait le tour de la planète et alarmé tous les amoureux de la Sérénissime qui ont bien compris le dommages subis et les risques à venir. Mais, les tempêtes et ouragans et les inondations espagnoles en octobre n’étaient pas mal non plus : plusieurs morts et 50 routes coupées. De plus, ces drames climatiques surviennent après l’été meurtrier de 2018. Ce qui peut faire craindre le pire pour l’avenir. Encore plus spectaculaire, l’agitation sociale dans de nombreux pays que l’on croyait stabilisés. En Amérique latine, le Chili et la Bolivie se sont ajoutés à la liste des destinations peu recommandables comme le Vénézuela, tandis que Cuba asphyxié par l’embargo américain peine à sortir la tête de l’eau. En séjournant sur l’île rouge, on peut y craindre les pénuries d’essence et de nourriture. Evidemment, Hong Kong, destination hautement touristique, est bannie des cartes pour un moment. Mais, plus près c’est le Liban qui est entré dans la ronde des destinations où les peuples en lutte font entendre leurs rejets des régimes corrompus et liberticides. Quant à l’Iran qui avait commencé à conquérir de nouvelles clientèles touristiques avec succès, le voilà de nouveau plongé dans les ténèbres où le cantonne un pouvoir archaïque… L’Irak pour sa part, a depuis longtemps renoncé à son tourisme tout comme ces pays promis à un destin radieux comme la Syrie… Pour leur part, les pays du Maghreb qui avaient redressé la tête, ne sont pas forcément rassurants. La Tunisie gouvernée par des islamistes va-t-elle jouer le jeu du tourisme ? L’Egypte saura-t-elle calmer les ardeurs des bandes terroristes toujours en embuscade ? Le Mali, le Burkina Faso sont pour leur part condamnés… Mais, quid de la France et de ces scènes d’émeutes qu’elle renvoie au monde, des gréves qui y sont programmées et de celles qui sont spontanées ? 

Non, tout cela n’est pas nouveau. Mais, la nouveauté consiste dans l’accumulation des catastrophes donc dans les menaces de plus en plus nombreuses qui complètent la liste déjà longue des menaces traditionnelles liées au voyage et dans l’empressement des médias à dramatiser de façon à rendre les déplacements encore plus anxiogènes qui le sont déjà. Le tourisme a mauvaise presse, a t-on souligné dans un précédent éditorial. Le tourisme a d’autant plus mauvaise presse, peut-on ajouter, qu’il est pris pour cible par la presse alors que pendant des décennies, il avait fait l’objet d’articles laudatifs vantant ses capacités à dépayser, distraire, instruire, comprendre l’altérité. Les destinations touristiques deviennent des pièges, des guêt-apens dans lesquels on risque sa santé, en tous cas ses illusions et ses rêves.