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LA COMPLEXITE TOURISTIQUE

Un touriste complexe dans un monde complexe

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Les  performances de l’année écoulée ne sont pas aussi mauvaises qu’on l’a dit. Globalement, au niveau mondial, l’industrie touristique a bien tourné. Seules les destinations frappées par des attentats, des épidémies, des catastrophes environnementales, ont souffert. Parmi elles, la France qui ne pourra pas revendiquer de nouveaux records mais qui, en revanche, affiche avec optimisme ses prochains objectifs : 100 millions de touristes internationaux pour les années à venir ! Pourquoi pas ? Dans un monde en proie à la « disruption », la messe n’est pas dite et l’avenir n’est pas écrit. Comme nous avons pu l’expliquer au cours de la conférence consacrée au tourisme en 2050, dans le cadre de la journée « Entreprendre et Innovover dans le tourisme »   organisée par la DGE, les seuls indicateurs lisibles sont la démographie, en partie, l’environnement, la technologie et le développement des transports et de l’offre touristique. En revanche, nul ne peut prédire avec certitude ce que seront ces deux indicateurs majeurs : la géopolitique et l’économie qui peuvent faire et défaire les situations les plus établies.

D’ores et déjà, 2016 aura généré son lot de coups de théâtre. Le Brexit dont on n’a pas encore mesuré l’impact sur l’économie européenne et internationale et l’élection d’un président américain atypique et plutôt improbable, constituent deux inconnues de taille qui ne seront pas sans causer quelques soucis à l’ordre mondial. Par ailleurs, la montée en puissance de l’influence russe, la transformation d’une étoile montant du tourisme, la Turquie, en état résolument totalitaire tandis que l’Iran avance ses pions dans une zone désorientée et que le Yémen agonise dans l’indifférence la plus totale sous les bombes de l’Arabie saoudite, en constituent d’autres. Quant aux chrétiens d’Orient qui vivent un enfer alors que Bagdad continue de s’écrouler, que Daech n’a pas dit son dernier mot et que le flot des migrants n’en finit pas de se déverser sur le sol européen, ils constituent des drames et des menaces insupportables que nous avons encore du mal à apprécier. La progression des populismes, le repli sur soi, la peur de l’autre sont des phénomènes réels dont on semble s’accommoder comme s’il s’agissait de phénomènes irréversibles alors qu’ils constituent des dangers incomparables…

Mais, l’on continue à se divertir et à s’étourdir et à coup de « faux amis », de convivialité virtuelle, d’informations et d’images tronquées, de technologie : des Smartphones de plus en plus performants et coûteux, des drones, des robots qui sont déjà sur les rangs pour envahir notre quotidien, le mirage de voitures sans chauffeur, des trains à très très grande vitesse, des objets connectés, des milliers d’applications surtout, presque toutes plus inutiles les unes que les autres, mais capables de nous donner une illusion de toute puissance.

Car, dans un monde déprimé et à bout de souffle, les algorithmes tournent à plein tube et n’en finissent pas de nous épater par leur vitesse et leur puissance. Mais, par la même occasion, peu d’entre nous se rendent compte qu’ils nous poursuivent, nous traquent et que leur force de proposition sur les écrans de nos ordinateurs, est en passe de nous priver en partie de la liberté de réfléchir et choisir. Alors que nous cherchons depuis des siècles à nous libérer, nous dégringolons allègrement dans les pièges de la Silicon Valley !

Les mécanismes de la complexité en question

Inéluctables, les transformations radicales du monde ne font pas que glisser sur la surface de nos deux cortex sans produire des effets et transformer à la marge ou radicalement nos comportements. Mais, ne négligeons pas l’impact d’autres mécanismes en permanence à l’œuvre autour de nous et en nous, qui produisent des effets encore plus profonds sur nos façons d’agir.

Ces mécanismes sont d’ordre générationnel et sont tels que nous les avons décrits dans notre Numéro spécial de janvier 2015*. Ils permettent de distinguer quatre générations dominantes parmi la population touristique : les baby-boomers, la génération X, la génération Y et depuis 2000, la génération Z née avec ce millénaire, dont nous observons pour le moment les évolutions. Il est aussi, et ce ne sont pas les mêmes, toutes sortes de mécanismes liés à nos âges. Et puis, il y a ceux extrêmement influents que nous évoquons souvent dans nos pages, qui dépendent de notre statut familial : célibataires, veufs, mariés, séparés… nous n’agissons pas de façon comparable. Inutile de revenir également sur les influenceurs économiques. Ils sont majeurs pour le sujet qui nous intéresse. Enfin, nous évoquons aussi régulièrement l’impact de l’éducation et de la culture sur les comportements et pratiques touristiques, lesquelles sont majeures.

Mais, il est toutes sortes d’autres mécanismes liés à notre enfance, voire à notre petite enfance, en permanence à l’œuvre, qui jouent un rôle considérable sur nos façons d’être touriste ou vacancier. Ces mécanismes combinés à d’autre contribuent à former une machinerie d’autant plus complexe que ses rouages peuvent se permettre de changer de rythme et de place et d’en modifier le fonctionnement. Chaque individu, chaque touriste donc, ne peut se limiter à une facette. Un touriste n’est pas seulement un homme, une femme, un senior, un célibataire, plus ou moins éduqué, aux revenus plus ou moins élevés… Il est immanquablement le produit d’une histoire collective et d’une histoire personnelle particulière. Il est le produit de relations plus ou moins fortes avec des éléments déterminants de notre quotidien : nos rapports au corps, à l’argent, à l’autre, au temps, au monde…

Un individu multi-facettes donc unique

Le sociologue Edgar Morin a en partie révolutionné la sociologie contemporaine quand il a introduit la notion de complexité. Selon lui, « notre éducation nous apprend à séparer les réalités en petits morceaux à travers différentes disciplines. En latin, « complexus » signifie ce qui est tissé ensemble. Ce que j’appelle la « pensée complexe », explique-t-il, a pour but de relier ce qui, dans notre perception habituelle, ne l’est pas ». Tout est dit. Avec le brio et la simplicité des grands esprits, Edgar Morin nous rappelle que nous ne pouvons nous contenter d’enfermer un individu dans une case en lui collant une étiquette sur le dos. Chaque individu est une mosaïque qu’il convient de prendre en compte dans son hétérogénéité. Chaque touriste est donc à la fois unique et divers. D’où l’imprévisibilité de ses attitudes.

Exemple : au même âge, même niveau de revenus, même niveau d’éducation, même origine sociale, même génération, deux touristes issus de la génération Y auront un comportement opposé, donc déroutant pour l’opérateur touristique friand de typologies, impatient de faire entrer ses clients dans les mêmes tiroirs. Pourquoi tant de différences ? Sans doute, parce que leurs déterminants psychologiques divergent : l’un est timide, l’autre audacieux, l’un est optimiste, l’autre l’est moins…

Passionnante, cette façon de catégoriser la population touristique est bien entendu compliquée et parfois inutile. Il n’en reste pas moins que notre propos consiste plus simplement à ouvrir des portes, à aller au delà du miroir et des reflets trompeurs qui s’y projettent.

Sommaire du numéro spécial 2017

I.Les déterminants temporels : entre vitesse, lenteur, passé, futur

2. Les rapports à l’argent : un touriste avare, économe, flambeur, raisonnable

3. Les rapports au corps : de la santé physique à la santé mentale

4. Les rapports au monde et à la culture : une mosaïque nuancée

5. Les relations au voyage : des attitudes guidées par les imaginaires

6. Les rapports à la technologie : de la connexion totale à la déconnexion

7. Les déterminants psychologiques : peur, angoisse, optimisme et autres névroses